L’abaissement du rythme cardiaque autorisé au vet gate est-il la panacée ou une hérésie?

Vet gate des Jeux équestres mondiaux de Tryon.
Crédit : Scoopdyga

Samedi 12 janvier - 20h37 | Muriel Judic

L’abaissement du rythme cardiaque autorisé au vet gate est-il la panacée ou une hérésie?

Le possible abaissement du rythme cardiaque maximal de récupération des chevaux de 64 à 60 battements par minute divise le monde de l’endurance. Ainsi, en annonçant vouloir tester cette mesure les 22 et 23 mars, à l’invitation de la Fédération équestre internationale, les organisateurs des CEI de Fontainebleau se sont attiré les foudres d’un grand nombre de cavaliers, mais aussi du staff technique de la Fédération française d’équitation. Face à cette levée de boucliers, Grand Parquet Endurance s’est déjà ravisé, mais le débat est loin d’être tranché sur le fond.

Alors qu’ils passent une série d’examens métaboliques à la fin de chaque boucle de course, il arrive encore trop fréquemment – tout particulièrement lors des épreuves rapides que les premiers courent à 22 voire 25 km/h de moyenne – que des chevaux épuisés ne parviennent pas à l’étape suivante. Une fois encore, certains se sont légitimement émus des résultats de la Sheikh Mohammed Cup, CEI 3* de 160 km disputée le 4 janvier à Dubaï, où seuls quatre-vingt-neuf couples se sont classés, tandis que le jury en a éliminé deux cent cinquante autres… Plus d’un quart de ces éliminations étaient dues à un problème métabolique. Les premiers ont conclu la course à 25 km/h de moyenne, certains parcourant même la dernière étape à 30 km/h.
 
En ce début de saison, la polémique enfle déjà après une année 2018 marquée par le fiasco total de l’épreuve des Jeux équestres mondiaux de Tryon et la neutralisation du comité d’endurance de la Fédération équestre internationale, remplacé pour l’heure par un comité temporaire de crise chargé de remettre à plat les règlements. La raison? Une possible évolution que la FEI a suggéré à la cinquantaine d’organisateurs d’événements se déroulant ces deux prochains mois d’expérimenter: l’abaissement du rythme cardiaque minimal de récupération des chevaux d’endurance à 60 au lieu de 64 battements par minute. À peine deux jours après avoir annoncé son intention de tester ce protocole lors de CEI de 80, 120 et 160 km programmées les 22 et 23 mars à Fontainebleau, Grand Parquet Endurance a dû renoncer dès jeudi, “dans un souci d’apaisement”. Ces deux dernières années, l’équipe de Gilles Cabardos, soucieuse de contribuer aux efforts visant à préserver le bien-être des chevaux, avait déjà expérimenté des principes plus stricts en matière de récupération avec la réduction de vingt à dix minutes du délai de présentation aux inspections vétérinaires intermédiaires.

“Il faut bien essayer quelque chose”, Carol Hayter
 
Si cette évolution réglementaire a provoqué une levée de bouclier de nombreux acteurs de la discipline, elle est soutenue par d’autres, à l’image de Carol Hayter, juge nationale en France. “Il faut bien essayer quelque chose. Rien n’est figé. Si l’on ne l’expérimente pas, on ne pourra pas apprécier l’efficacité de la mesure!” Selon elle, l’abaissement de la fréquence cardiaque et du temps de présentation n’influera pas que sur la vitesse. “Il s’agit également d’éliminer les chevaux qui luttent dans les premières boucles, au lieu de les laisser continuer jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’ils nécessitent un traitement invasif. Il y a beaucoup de problèmes dans l’endurance européenne aussi. Nous avons vu des morts, des chevaux épuisés, du dopage et trop de chevaux nécessitant un traitement invasif par rapport à il y a plusieurs années.”

Des voix étrangères se sont aussi élevées pour soutenir l’abaissement de cette fréquence cardiaque réglementaire, à l’image d’une cavalière australienne dont la fédération nationale utilise un règlement encore plus strict en la matière: “En Australie, les seuils sont fixés à 60 voire 55 pulsations par minute depuis des décennies. Notre système s’appuie sur les recherches du Pr Reuben Rose. Même quand les cavaliers ont trente minutes pour présenter leur cheval, l’immense majorité n’attend même pas vingt minutes, et les meilleurs passent en moins de trois minutes.” Et de conclure : “Les Australiens démontrent qu’une bonne préparation et une bonne gestion des courses améliorent la récupération cardiaque.”
 
“Une mesure inutile”, Grégoire Tilquin 

Ces arguments sont loin de convaincre en France. Ainsi, beaucoup d’écuries se sont élevées contre ce possible changement, appelant même à boycotter les organisateurs qui se plieraient à ce nouvel exercice. Est-ce à dire que la majorité des professionnels de l’endurance seraient réticents à tout ce qui pourrait protéger davantage l’intégrité de leurs chevaux? Ce serait un raccourci pour le moins simpliste. De fait, le manque de concertation est tout autant dénoncé que la nature même de ce projet. “Une fois de plus, la récupération cardiaque va être mise en avant. On favorisera des génétiques aux récupérations extraordinaires, voire anormales…”, s’insurge l’éleveur Jean-Luc Riou  sur Facebook, exprimant son ras-le-bol face aux “modifications incessantes du règlement”. Selon le Breton, l’élevage s’en trouverait remis en question de manière “brutale et profonde”. Il redoute ainsi que certains lignées “disparaissent petit à petit”.


Même son de cloche chez Grégoire Tilquin : “C’est une mesure inutile. Quand comprendrons-nous qu’il faut davantage de passages devant le vétérinaire dans les grosses épreuves?”, interroge l’entraîneur et cavalier international, prônant le découpage des courses de 160 km en six boucles, contre cinq le plus souvent, et cinq pour certaines épreuves de 120 km, contre quatre habituellement. “La récupération pour rentrer au vet gate n’a jamais été un garde-fou”, poursuit-il, assurant, en revanche, n’avoir rien contre la diminution du temps maximal de passage au vet gate
 
“Resserrer les mailles du filet”, Stéphane Chazel
 
Aux dires de Stéphane Chazel, membre du comité d’endurance mis en sommeil par la FEI, la plupart des vétérinaires et entraîneurs seraient opposés à l’abaissement de la fréquence cardiaque. “La fréquence cardiaque basse est une aptitude naturelle qui ne reflète pas forcément l’état de fraîcheur, et au contraire aura tendance à devoir faire accélérer ces chevaux avec des cœurs moins bas naturellement. Le cœur, c’est inné. On connaît tous des chevaux présentant une bradycardie”, prévient le cavalier, entraîneur et propriétaire, qui craint lui aussi l’éviction pure et simple de certains lignées. “Outre ce problème de fond, il y a un véritable problème de forme. Les cavaliers ont l’impression de subir des réformes réglementaires sans avoir été consultés en amont. Les fédérations nationales n’ont pas non plus été impliquées dans ce changement initié par la FEI”, déplore Stéphane Chazel, par ailleurs très remonté après le désastre des JEM.
 
Il invite une nouvelle fois à catégoriser les épreuves, en instaurant des mentions Novices, Qualificatives et Élites. “Chaque cheval pourrait ainsi courir dans la catégorie la plus adaptée à ses aptitudes et son expérience. Pourquoi ne pas différencier les règlements?” Dans les courses rapides, il préconise de resserrer les mailles du filet, durcir et multiplier les inspections vétérinaires mais aussi les contrôles antidopage, tout en prônant le renforcement du niveau de qualification des cavaliers pour accéder aux championnats, avec le maintien d’un taux minimal de classements afin de récompenser la régularité. On pourrait aussi envisager des points de pénalité au classement mondial des cavaliers, actuellement dominé par des Émiratis, en cas d’élimination.
 
Des ajustements pour 2019 et 2020
 
Outre ces mesures expérimentales contestées ayant trait aux paramètres de rythme cardiaque, la FEI devrait ajuster son règlement d’endurance dès le 1er février. De nouvelles sanctions devraient être instaurées à l’encontre des cavaliers en cas de blessure grave de leur cheval en course. Ainsi, toute “severe and catastrophic injury” – entraînant ou non l’euthanasie de l’animal, mais le contraignant à demeurer sous traitement invasif a minima pendant la durée d’une CEI – survenant une seconde fois en douze mois à un cheval monté par un même cavalier entraînera la mise à pied dudit cavalier pendant six mois.

Membre du comité temporaire de la FEI, le Saoudien Tarek Taher, élu l’an passé par ses pairs pour les représenter dans les différentes instances fédérales, annonce également des dizaines de nouvelles propositions pour 2020. Celles-ci émanent des réponses à un questionnaire rempli par plus de sept cents cavaliers, officiels et vétérinaires, à l’initiative de la True Endurance International Riders Association (TEIRA), une entité qui entend contribuer au développement d’un sport plus respectueux des équidés. Naturellement, rien n’est encore acté, mais ces idées devraient être discutées lors du Forum des sports de la FEI, les 15 et 16 avril à Lausanne. Tarek Taher a également été invité à assister aux CEI de Fontainebleau.

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